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Michel Butor aurait eu 100 ans : entrer dans ses livres d’artiste

Huit rouleaux de papier noir, déployés sur vingt-huit mètres, font dialoguer les dessins de Miquel Barceló et les poèmes de Michel Butor. Une nuit sur le mont Chauve ressemble moins à un livre posé sur une étagère qu’à une œuvre que l’on traverse. Cet objet spectaculaire révèle quelque chose de constant chez l’écrivain : le texte n’arrive pas après l’image pour la commenter. Il se transforme à son contact.
Michel Butor aurait eu cent ans le 14 septembre 2026. Le centenaire remet en lumière l’auteur de La Modification, mais surtout une partie de son travail restée moins familière au grand public. De 1962 à 2016, il a multiplié les créations avec des peintres, des graveurs, des photographes, des relieurs et des éditeurs.
Redécouvrir ces livres demande donc de changer de geste. Il ne suffit plus d’extraire une phrase et de la partager. Il faut regarder le format, identifier le partenaire artistique, retrouver l’édition et comprendre comment mots, matières et images ont été conçus ensemble.
Le centenaire révèle un autre Michel Butor
L’Archipel Butor, à Lucinges, coordonne en 2026 une programmation qui va des expositions aux concerts, des colloques aux ateliers scolaires. Le calendrier n’est pas un simple hommage biographique. Il rend visible la diversité d’un écrivain qui travaillait avec les arts plastiques, la photographie et la musique.
Cette pluralité corrige une image trop étroite. Michel Butor reste associé au Nouveau Roman et au prix Renaudot obtenu en 1957 pour La Modification. L’institution qui conserve sa maison et une partie de ses collections rappelle que la plus grande part de son œuvre est liée aux livres réalisés en collaboration. Elle situe cette activité sur plus d’un demi-siècle, de 1962 à 2016.
Le centenaire donne aussi accès aux traces de fabrication. La programmation officielle annonce la mise en ligne par la BnF des carnets Rhodia numérisés. Ces petits cahiers replacent l’œuvre du côté du travail quotidien : notes, essais, listes, préparations et circulations entre plusieurs projets. Ils sont l’antidote naturel à une lecture faite uniquement de formules détachées.
Un livre d’artiste n’est pas un texte simplement illustré
Le critère porte sur la conception commune. Le Catalogue raisonné des livres illustrés et livres d’artistes de Michel Butor retient les ouvrages issus d’une collaboration active entre l’écrivain et l’artiste. Il écarte les albums, catalogues et livres à frontispice lorsque l’image ne participe pas réellement à la conception de l’œuvre.
Dans un livre illustré au sens courant, un texte peut exister seul avant de recevoir des images. Chez Butor, la relation est souvent plus profonde. Une peinture déclenche un poème. Un pli impose un rythme de lecture. Une gravure ouvre une direction que l’écriture prolonge. Le papier, la reliure et la manière de déployer l’objet font partie du sens.
Cette exigence explique la variété des résultats. Certains livres prennent la forme d’un leporello, cette longue bande pliée en accordéon. D’autres deviennent rouleaux, boîtes, volumes manuscrits ou assemblages tirés à quelques exemplaires. Le lecteur ne tourne plus seulement des pages : il ouvre, déplie, rapproche et change de point de vue.
Alechinsky, Dorny, Barceló : trois manières de faire dialoguer les arts
Avec Pierre Alechinsky, l’image appelle le texte
Le Rêve de l’ammonite, publié par Fata Morgana en 1975, associe des eaux-fortes et lithographies de Pierre Alechinsky aux textes de Michel Butor. La bibliographie établie par la BnF permet d’identifier précisément l’artiste, l’éditeur, l’année et l’exemplaire conservé à la Réserve des livres rares.
Le choix de l’ammonite résume bien la logique de Butor. La spirale est à la fois forme naturelle, mouvement graphique et principe de parcours. L’écriture ne traduit pas l’image en mots. Elle en reprend l’énergie pour proposer un autre chemin dans le même objet.
Avec Bertrand Dorny, le livre devient territoire
La même bibliographie recense Feuilletant le globe avec Dorny, publié en 1991 par Bertrand Dorny et Michel Butor. Le titre associe déjà deux actions : feuilleter et parcourir le monde. Il transforme la lecture en déplacement.
Dorny a été l’un des collaborateurs réguliers de Butor. Leur travail montre que la géographie, omniprésente chez l’écrivain voyageur, pouvait passer par la structure physique du livre. Découpes, plis et assemblages ne servent pas d’écrin. Ils organisent une expérience de l’espace.
Avec Miquel Barceló, le livre change d’échelle
Une nuit sur le mont Chauve, publié aux Éditions de la Différence en 2012, pousse cette logique jusqu’au monumental. Selon le communiqué de la Bibliothèque nationale de France, Barceló a réalisé soixante-douze dessins à l’eau de Javel et au gesso sur papier noir. Butor leur a répondu par autant de quatrains.
Le tirage de tête réunit huit rouleaux de trente centimètres sur trois mètres cinquante dans une boîte en tilleul. Déployé, l’ensemble atteint vingt-huit mètres. Les images ne reproduisent pas simplement des originaux : leur technique d’impression produit des variations qui rendent chaque exemplaire signé singulier.
Ce livre permet de comprendre pourquoi les collaborations de Butor résistent au résumé. On peut en citer un passage ou en montrer une reproduction, mais l’œuvre complète suppose une durée, un mouvement et une relation matérielle avec l’objet.
La collaboration commence souvent par une liberté donnée
Les archives de la BnF conservent la correspondance reçue par Butor, notamment les lettres de Pierre Alechinsky, Julius Baltazar, Bertrand Dorny, Maxime Godard ou Gregory Masurovsky. Dans ces échanges, les livres ne sont pas seulement commentés après leur parution : ils prennent forme.
Le témoignage de l’éditeur et artiste Robert Lobet décrit un processus très ouvert. Après des échanges sur un thème, Butor envoyait un texte et laissait l’artiste libre de sa réponse. Lobet ne fixait pas toujours à l’avance le format ni le mode d’impression. La maquette se précisait à mesure qu’il relisait le poème et expérimentait dans l’atelier.
De cette relation sont nés Les vivants et les morts en 2007, L’Oiseau dans la tourmente en 2008, Le Puits des siècles en 2010, Sous-bois en 2013 et Paroles gelées en 2015. La continuité ne vient pas d’une recette formelle. Elle tient à une confiance renouvelée entre texte et pratique plastique.
Butor travaillait ainsi moins comme un fournisseur de légendes que comme un partenaire. Il acceptait qu’un texte change de statut lorsqu’il rencontrait un papier, une gravure ou une architecture de livre qu’il n’avait pas entièrement déterminés.
Deux phrases à lire avec leur support
Les citations de Michel Butor gagnent à conserver leur provenance. Deux passages courts montrent pourquoi.
Dans un entretien avec Lucien Giraudo, référencé par l’Archipel Butor à partir de la thèse Œuvres d’art et collaboration chez Michel Butor soutenue à Paris VIII en 2003, l’écrivain affirme : « Le monde pour moi est non seulement visible, mais audible. » La phrase ne formule pas une maxime abstraite. Elle explique son intérêt conjoint pour la peinture et la musique, donc sa manière de penser l’écriture parmi les autres arts.
La seconde vient de Retour d’Islande, poème inédit publié pour le centenaire dans une édition originale conçue avec Bernard Alligand. Le début, « Sable noir et sable blanc », met immédiatement en présence le contraste minéral qui structure le livre. L’ouvrage se déploie en dix-sept volets sur environ trois mètres ; gravure, sable islandais, encre noire, blanc et rouge de Falun prolongent cette opposition dans la matière.
Ces quelques mots ne remplacent pas les œuvres. Ils en donnent une entrée vérifiable. Le nom du texte, le partenaire artistique, l’éditeur, la date et la forme du livre restent attachés à la citation.
Où commencer pour redécouvrir ses livres d’artiste
La première porte d’entrée est numérique. La page du centenaire de l’Archipel Butor rassemble le programme 2026 et renvoie vers les carnets numérisés par la BnF. La Bibliothèque nationale de France conserve aussi un ensemble majeur : après le don de cent six livres par Butor en 2013, sa collection de livres d’artistes à la Réserve des livres rares approchait trois cents volumes. Cinquante-cinq artistes étaient représentés dans ce seul don.
La deuxième porte est physique. Le Manoir des livres et la maison d’écrivain de Lucinges permettent d’aborder l’œuvre à l’échelle pour laquelle elle a été pensée. Le calendrier du centenaire comprend notamment la Fête du livre d’artiste des 10 et 11 octobre 2026 et plusieurs expositions consacrées aux collaborations de Butor.
La troisième porte est bibliographique. Avant de reprendre une phrase, quelques vérifications suffisent :
- retrouver le titre complet du texte ou du livre ;
- identifier l’artiste, l’éditeur et l’année ;
- indiquer s’il s’agit de l’édition courante, d’un livre unique ou d’un tirage de tête ;
- lire les mots avec les images et la structure qui les accompagnent.
Cette méthode ne complique pas inutilement la lecture. Elle restitue précisément ce que Butor cherchait : un texte capable de circuler entre plusieurs arts sans perdre la mémoire de ses rencontres.
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