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La contrainte devient un terrain d’invention chez Georges Perec

Retirer la lettre « e », régler le parcours d’une pièce à l’autre dans un immeuble ou faire revenir la même formule au début de chaque souvenir : chez Georges Perec, la règle ne vient pas après l’idée pour la mettre au propre. Elle contribue à la faire naître. Dans ces œuvres, la contrainte réduit certains choix immédiats et pousse l’écrivain vers des chemins qu’une écriture sans consigne aurait pu laisser de côté.
En interdisant une lettre, Perec déplace la langue du roman
Publié en 1969, La Disparition est un roman écrit sans la lettre « e ». L’Oulipo définit ce procédé comme un lipogramme : l’auteur s’interdit une ou plusieurs lettres et doit écarter tous les mots qui les contiennent. Dans le cas du « e », la restriction touche des verbes, des articles, des accords et d’innombrables mots usuels.
La difficulté n’est donc pas de remplacer ponctuellement un terme. Chaque phrase doit être repensée. Le vocabulaire se décale, la syntaxe emprunte d’autres voies, le récit accueille des périphrases et des rythmes que la langue ordinaire ne réclame pas. La règle agit à l’échelle du livre entier : elle façonne une manière de raconter, au-delà de la prouesse technique.
Le titre lui-même donne une autre portée au jeu. La lettre absente du texte devient aussi un moteur du récit. La contrainte formelle et le sujet ne sont pas deux couches séparées : l’absence fait sentir son effet dans les mots comme dans l’histoire. Lire le roman seulement comme un exploit technique ferait donc perdre ce que la technique rend sensible.
Un cahier des charges transforme des choix en problèmes concrets
Dans La Vie mode d’emploi, le cahier des charges ferme certaines possibilités et rend les autres plus nettes. Perec ne visite pas un immeuble au hasard. Il prépare un dispositif qui règle le passage d’une pièce à l’autre et distribue des éléments à faire entrer dans les chapitres. Les histoires, les objets et les personnages doivent prendre place dans cette architecture.
Ce cadre ne rédige pourtant aucune scène à la place de l’auteur. Il pose des problèmes concrets : comment relier deux éléments imposés, comment rendre une pièce habitée, comment faire apparaître une histoire sans casser l’ensemble ? La réponse exige de l’imagination. La règle évite seulement de recommencer, devant chaque chapitre, par choisir librement tous les ingrédients.
La BnF présente ce roman comme une succession d’histoires combinées à la manière des pièces d’un puzzle. L’image est utile si l’on conserve ses deux faces. Le puzzle impose une structure, mais chaque pièce porte aussi un fragment singulier. L’agencement n’efface pas la singularité des vies, des manies et des objets découverts dans l’immeuble.
Répéter une formule donne une forme aux souvenirs
Toutes les contraintes de Perec ne relèvent pas de la virtuosité. Dans Je me souviens, la répétition de la formule du titre donne une entrée stable à de courts fragments. Elle permet de noter un détail sans avoir à construire d’abord un récit continu ni à classer les souvenirs selon leur importance.
Ce protocole accueille aussi bien une habitude collective qu’une image intime. À force de reprises, la mémoire cesse d’être un grand récit que l’on devrait maîtriser. Elle devient une suite de points d’appui. Le lecteur reconnaît parfois une époque, parfois seulement le mécanisme par lequel un objet, une phrase ou un lieu ramène une scène.
Dans Espèces d’espaces, l’attention se porte ainsi sur ce que l’habitude finit par soustraire au regard : une pièce, une rue, des usages ordinaires. Le livre fait de ces lieux et de ces choses communes du décor quotidien des objets d’observation à part entière.
La règle vaut par le texte qu’elle rend possible
Une contrainte ne garantit rien. Elle peut produire une démonstration sèche, un texte laborieux ou un exercice dont l’astuce s’épuise dès qu’on l’a comprise. Chez Perec, elle devient féconde lorsqu’elle rencontre une matière : l’absence, la mémoire, les objets, les classements, les histoires des habitants d’un immeuble.
Cette distinction évite une lecture simpliste. Il ne suffit pas d’écrire sans une lettre pour « faire du Perec ». Ce qui compte est la relation entre la règle et ce que le livre cherche à faire éprouver. Dans La Disparition, le manque traverse la langue et le récit. Dans La Vie mode d’emploi, l’organisation permet de multiplier les histoires sans dissoudre l’ensemble. Dans Je me souviens, la reprise donne une forme commune à des souvenirs discontinus.
Chez Perec, la contrainte peut ouvrir l’imagination lorsqu’elle transforme une intention diffuse en problème précis. Elle oblige à choisir, à contourner, à associer. Elle rend aussi le travail perceptible au lecteur, qui peut suivre la règle, en chercher les effets ou simplement se laisser porter par le texte.
Lire Perec en regardant ce que la règle change
Pour entrer dans cette œuvre, mieux vaut partir de l’effet produit que du degré de difficulté. Je me souviens montre comment une consigne très simple recueille une mémoire fragmentée. La Disparition fait entendre une langue déplacée par une absence. La Vie mode d’emploi révèle comment une construction rigoureuse peut accueillir une profusion de récits.
On peut alors poser trois questions à chaque livre : quelle règle organise l’écriture, quels choix force-t-elle, et qu’aurait perdu le texte sans elle ? La réponse ne se trouve pas toujours dans la mécanique la plus spectaculaire. Elle apparaît dans un rythme inhabituel, un détail sauvé de l’oubli ou une rencontre entre deux éléments que rien ne rapprochait d’avance.
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